Suivant vos coordonnées, nous vous enverrons un devis de transport.
Rare mannequin d’acupuncture, Japon, époque Edo, 18ème siècle
Description
Mannequin d’étude des méridiens (keiraku ningyō)
Matière : Papier mâché recouvert d’une fine couche de gofun, inscriptions à l’encre noire et rouge.
Origine : Japon, époque Edo, XVIIIᵉ siècle.
Notice descriptive
Grand mannequin masculin debout, de proportions élancées, réalisé en papier mâché recouvert d’une fine couche de gofun. Le corps est volontairement émacié : les côtes se détachent en relief très marqué, séparées par des sillons profonds, la colonne vertébrale forme une arête saillante, le ventre est légèrement projeté vers l’avant, les membres sont longs et tendus. La surface en gofun présente une patine mate, brun-gris, avec un réseau de craquelures et de manques qui laissent apparaître, par endroits, la structure fibreuse du support en papier.
La totalité du tronc, à l’avant comme à l’arrière, est couverte d’un réseau de lignes et de caractères tracés à l’encre. Les trajets des méridiens sont indiqués par des lignes continues, parfois rehaussées de rouge, ponctuées de gros points noirs qui marquent la position des tsubo, points d’acupuncture. À l’arrière, l’axe médian est rythmé par une succession de cartouches ovoïdes tracés en rouge ; chacun contient un chiffre en écriture chinoise traditionnelle, de 一 à 十 puis 十一, 十二, etc., associé à un point figuré par un point noir central. Cette numérotation accompagne le vaisseau postérieur le long de la colonne et fournit un repère simple pour mémoriser la séquence des points.
Sur le ventre et les flancs, le tracé se densifie. Des lignes verticales et obliques suivent les méridiens antérieurs ; chaque point est accompagné de deux ou trois caractères donnant son nom traditionnel. Dans la région hypogastrique, plusieurs inscriptions correspondent clairement à des toponymes familiers de la nomenclature sino-japonaise, comme 分水 (Bunsui, « partage des eaux ») ou 関元 (Kangen, « origine de la barrière »), disposés de manière cohérente par rapport au nombril et à la symphyse pubienne. L’écriture, nette et régulière, indique la main d’un praticien parfaitement à l’aise avec la terminologie classique.
Les bras, les jambes et la tête portent également des lignes de méridiens et des points, mais la concentration maximale du réseau se situe sur le torse, qui devient le véritable lieu de démonstration. L’échelle du mannequin, la lisibilité des caractères et l’organisation claire des parcours montrent qu’il s’agit d’un outil de travail destiné à être consulté de près, dans un contexte d’enseignement ou d’examen.
Commentaire historique et comparatif
Ce mannequin appartient à la famille des keiraku ningyō ou dō ningyō, mannequins d’étude des méridiens utilisés pour l’enseignement de l’acupuncture au Japon. Par analogie avec les « poupées de cuivre » chinoises, on désigne par ces termes des figures qui portent sur le corps le tracé des méridiens et la localisation des tsubo. À l’époque d’Edo, ces modèles existent en métal, en bois et en papier mâché recouvert de gofun, comme ici, et sont employés aussi bien lors des examens que dans la formation quotidienne des praticiens.
L’histoire de l’acupuncture japonaise donne un cadre à ce type d’objet. À Edo, Sugiyama Waichi (1614-1694) joue un rôle central dans la codification de la pratique et l’organisation de l’enseignement. Il met en place un système d’écoles pour acupuncteurs aveugles et introduit des méthodes pédagogiques qui reposent sur la mémorisation fine des trajets et des points. Dans cette perspective, un mannequin de grande taille, numéroté le long de la colonne et chargé de noms de tsubo sur le tronc, est un instrument presque idéal : il permet de réciter, montrer, corriger. La numérotation très lisible des points postérieurs, indépendamment des toponymes plus complexes, s’explique directement par ce besoin de clarté.
Plusieurs exemplaires conservés en musée permettent de situer le présent mannequin dans la tradition d’Edo. Le Tokyo National Museum conserve une figure de bronze datée de 1662, presque grandeur nature, qui illustre l’usage de modèles volumétriques pour l’étude des méridiens. La faculté de médecine de Nagoya possède un keiraku ningyō daté de 1750, en papier ou bois, dont la description insiste sur la densité du tracé et l’emploi dans l’enseignement de la médecine chinoise. Le Science Museum de Londres présente une figure masculine en bois datée de 1681, japonaise, entièrement couverte de trajets et de points à l’encre, clairement conçue comme instrument d’apprentissage. Ces parallèles fixent une chronologie et une typologie dans lesquelles s’insère aisément un grand mannequin en papier mâché recouvert de gofun, daté du XVIIIᵉ siècle.
Les documents iconographiques conservés dans les collections médicales de l’université de Kyūshū éclairent un autre aspect de la pièce : la mise en avant de la cage thoracique comme structure de référence. Des diagrammes dérivés des traités de Zhang Jingyue, ainsi qu’un dessin attribué à un médecin du clan Kuroda, montrent des figures où les côtes sont nettement représentées et servent de repères pour l’inscription des lignes de circulation du qi. Le thorax fortement strié de ce mannequin prolonge cette tradition : l’émaciation volontairement poussée, la saillie des côtes et de la colonne ne relèvent pas d’un goût morbide, mais d’une volonté de faire apparaître la charpente sur laquelle se projette le réseau invisible des méridiens.
Le catalogue du Naitō Kinen Kusuri Hakubutsukan, consacré à l’histoire de l’acupuncture et du moxa, rassemble plusieurs mannequins d’époques et de matériaux différents. On y voit notamment un modèle métallique daté de 1692, transmis dans une lignée d’anpuku, et plusieurs figures en bois ou en papier mâché de la fin d’Edo et du début de Meiji, dont certaines présentent déjà une accentuation notable du relief costal. Le présent exemplaire s’inscrit clairement dans cette série, mais s’en distingue par sa taille, l’ampleur de l’émaciation et l’état de conservation du dessin. La combinaison d’un support léger en papier mâché, d’une fine couche de gofun et d’un tracé serré des méridiens en fait une version particulièrement spectaculaire et aboutie du keiraku ningyō d’Edo.
L’absence de signature et de mention de commanditaire laisse ouverte la question de l’atelier. La forme des caractères, la terminologie employée et le système de numérotation plaident pour une datation au XVIIIᵉ siècle, moment où les synthèses savantes d’Edo se stabilisent et où la production de traités illustrés et de modèles pédagogiques atteint son apogée. À ce stade, l’essentiel est de situer précisément la pièce dans ce faisceau de traditions : un grand mannequin pédagogique en papier mâché recouvert d’une fine couche de gofun, Japon, époque Edo, XVIIIᵉ siècle, dans la lignée des modèles conservés à Tokyo, Nagoya, Kyūshū et au Naitō Museum, mais poussé ici jusqu’à une sorte d’« écorché des méridiens » où l’anatomie et la cartographie énergétique se répondent point par point.
Bibliographie sélective
Catalogue 鍼のひびき 灸のぬくもり — 癒しの歴史 (La résonance de l’aiguille, la chaleur du moxa – Histoire du soin), Naitō Kinen Kusuri Hakubutsukan, 2002.
Ressources de la bibliothèque médicale de l’Université de Kyūshū sur les illustrations et mannequins médicaux de l’époque Edo (diagrammes de Zhang Jingyue, dessins anatomiques liés au clan Kuroda).
Notices des mannequins d’acupuncture conservés au Tokyo National Museum, à la Nagoya University School of Medicine et au Science Museum, Londres.
Études sur l’histoire de l’acupuncture au Japon, en particulier les travaux consacrés à Sugiyama Waichi et à la structuration de l’enseignement de l’acupuncture à Edo.